CHAPITRE 1
Mon expérience.


J’ai souvent entendu dire qu’il ne fallait pas s’attacher à ses expériences spirituelles car ce n’est que l’ego qui s’y raccroche. Il est certain que l’ego valorise ses expériences parce que cela lui donne de l’importance. Mais je continue de penser que le fait d’en parler ouvertement et clairement peut aussi permettre à l’ego de dépasser cette tendance et de s’oublier.

Dans mon cas, j’ai essayé d’obtenir des réponses claires au sujet de mon expérience mais aucune ne m’a complètement permis de faire cesser mes doutes. Il a donc fallu que j’apprenne à mettre de côté ces doutes pour ne faire confiance qu’à ma réponse intérieure. Cela prit de nombreuses années mais aujourd’hui enfin, je ne ressens plus le besoin d’obtenir des réponses extérieures.

En 1998, mes centres d’intérêt et d’occupation n’étaient en rien orientés vers la spiritualité. Je ne faisais pas encore de yoga, je n’avais lu aucun livre spirituel et je n’appartenais à aucune église et à aucun maître. Je menais une vie ordinaire que l’on pourrait qualifier de vie heureuse et active. Pourtant un jour j’ai «entendu» en moi un immense «STOP». J’ai écouté cet appel et j’ai tout arrêté pour prendre le temps de respirer, ne rien faire, me promener dans la nature, rester seule. C’est alors que de nombreux rêves m’ont assaillie. Dans l’un de ces rêves, un groupe de sages me montraient des livres. Ils me disaient que je devais comprendre. Mais comprendre quoi exactement? Un feu incroyable et absolument inattendu m’a fait me précipiter sur un premier ouvrage spirituel pour essayer de comprendre le sens de la vie. Je survolais les phrases à une vitesse folle. Je cherchais les mots qui me parleraient, les mots que je ressentirais comme vrais. Et ce n’est pas tant ma lecture mais le feu en moi et un tableau sur mon mur qui d’un seul coup, m’ont fait ouvrir les yeux et comprendre quelle était ma nature profonde.

Ce tableau était tout noir, et il s’appelait «no-thing», ce qui, en anglais, signifie: «rien» ou «absence de choses». La peinture noire était épaisse. Au centre, un espace était découpé dans la toile, par lequel on pouvait voir au travers. Ce fut une révélation. Tout devenait clair. Je compris que tant que nous ne connaissons pas notre véritable nature, nous sommes comme le noir du tableau, prisonniers de notre obscurité. Lorsque nous commençons à voir clair en nous-mêmes, un espace s’ouvre, qui nous permet de voir au travers et de comprendre qui nous sommes réellement. Tout comme cet espace, notre nature est indépendante de toute chose bien que toute chose se présente et se manifeste en elle. Les choses, les formes et la vie peuvent bouger et changer tout autour, cet espace est toujours le même et restera toujours le même, éternellement. Plus nous voyons clair en nous, plus le noir (l’ignorance) diminue et plus l’espace grandit. Et si tout est clair, le noir disparaît, il ne reste plus que le cadre. Quand il tombe (quand la mort arrive), le tableau ne se casse pas (l’esprit n’est plus piégé par son obscurité et son ignorance). Le tableau est devenu léger, il n’y a plus de peinture. Il n’est plus qu’ouverture. L’espace est tellement présent, que rien ne sépare désormais de ce que nous sommes en vérité et qui a toujours été là, omniprésent, au delà du temps, sans limites et sans frontières avec tout ce qui est: UN, absolument UN. Ce fut vraiment une révélation. Le lendemain, alors que je lisais avec la même fougue et attention, une lumière d’une pureté incroyable a soudain éclaté dans ma tête. Cette lumière était la Vérité, la Connaissance. Sous le feu de cette connaissance, mon ego «brûlait». Tel l’alpiniste qui atteint le sommet de la montagne, la vision n’est plus obstruée. Le regard se fond alors instantanément dans la pureté du ciel et la vérité de la terre.

J’étais, sans le savoir encore, libérée du programme, des mémoires, qui, au cœur de nos cellules, conditionnent notre vie actuelle et nos vies à venir.

Si au niveau cellulaire la libération semblait avoir eu lieu, dans le quotidien, les habitudes mentales limitatives étaient encore présentes. J’allais désormais apprendre à cesser de douter, à me connaître et à m’ouvrir de plus en plus à mon Etre véritable.

Le feu spirituel et l’ouverture à ma nature m’avaient permis d’enlever les voiles ; maintenant, j’allais devoir apprendre à contrôler ce feu. Comme j’allais m’en apercevoir par la suite, si le feu spirituel n’est pas contrôlé, si la passion pour le divin ne se calme pas, on est alors comme une prise électrique branchée sur une immense source d’énergie et l’on peut disjoncter.

Les rêves m’ont envahie avec encore plus de force. Je me réveillais sans arrêt pour tout écrire. Je passais des heures à prier pendant la nuit. Je ne mangeais plus beaucoup. J’étais comme envoûtée par le divin. Je voyais des signes partout, des correspondances entre ce que je pensais et les messages extérieurs. Tout semblait faire écho. Petit à petit, j’en suis arrivée à ne plus entendre ce que l’on me disait. Je décryptais automatiquement toute parole en langage symbolique, comme si derrière les mots j’entendais le vrai langage. Tout le langage se déconstruisait. Tout n’était plus que signes et jeux de mots et ma tête voulait tout interpréter et y prêter une attention extrême. Cela m’épuisait. En même temps, j’arrivais de moins en moins à prendre de la distance par rapport à cet autre plan de réalité. J’ai aussi essayé d’interpréter mes rêves et avec l’inexpérience et l’immaturité du débutant, j’ai commis des erreurs énormes. J’ai ainsi annoncé la mort de mon père et bien d’autres énormités. J’ai aussi pensé que je devais témoigner du divin afin de préserver l’avenir. Il est commun et même peut-être inévitable si l’on n’est pas guidé dans ces périodes d’ouverture à Soi, de se croire investi d’une mission divine ou de se prendre pour le sauveur du monde. Nous portons ces mythes dans nos archétypes mentaux. Plus nous nous approchons de la Lumière et plus ils se libèrent. Nous pouvons ainsi entendre, voir ou croire voir des messages dans ce sens. J’ai alors écrit un premier document, «la recette de la paix» que j’ai envoyé à toutes les personnes que je connaissais. C’était pour moi une manière de sauver mon père dont j’annonçais la mort proche. C’était aussi une manière de nous sauver. Que de confusion! Je mélangeais tout: les rêves, ma tendance «inconsciente»(1) et symbolique de tuer le père, ma tendance «inconsciente» de vouloir remplir une mission divine, etc. Heureusement que j’avais une clé pour m’en sortir, celle de pouvoir rire de moi-même et d’accepter ce nouvel aspect de moi. J’observais donc sans réfréner ni juger où tout cela m’amenait: vers la paix ou vers la folie? En fait, l’un et l’autre vont souvent de pair et il faut oser voir sa propre folie pour découvrir sa vérité. J’ai donc, pendant cette période qui a duré une bonne année, décidé de laisser parler cette «folle» en moi et de voir où m’amèneraient les signes, les interprétations, les messages. Peut-être que la «folle» avait raison, peut-être qu’elle se trompait et alors, je n’aurais plus qu’à rire de moi-même. Mais au moins, je serais allée jusqu’au bout de tout cela.

On m’a souvent dit pendant cette période, de consulter des psychanalystes mais je ne voulais pas. Je craignais de ne pas trouver la personne adéquate qui comprendrait que ce que je vivais n’était pas un problème stricto sensu mais une étape spirituelle où folie et guérison sont intimement liés. Je sentais aussi que j’avais besoin d’expérimenter seule où tout cela aboutirait. Ainsi, après un an passé sous l’emprise des signes et à me demander si je n’étais pas investie d’une mission divine, j’ai pu voir que tout cela n’aboutissait qu’à de la folie et que bientôt, la «raisonnable» en moi ne pourrait plus contrôler la «folle». Un jour, je me suis aperçue que je n’entendais plus du tout ce que l’on me disait. Je souriais pour rassurer les gens autour de moi mais j’étais incapable d’être à leur écoute et de répondre à leurs questions. J’étais déconnectée, piégée dans le monde des symboles, des signes, et des jeux de mots. Je n’entendais plus le langage normal. Je me suis alors mise à chanter pour stopper mes pensées et après un bon sommeil, j’ai pu progressivement me re-connecter.

En tout cas, cela fut la fin de mon expérimentation. Tout cela n’aboutissait à rien si ce n’était qu’à de la folie. Les signes ne m’avaient rien apportée de plus dans la vie si ce n’était de la confusion. J’ai aussi compris que c’est soi-même qui génère ces mêmes signes ou phénomènes magiques. Si nous voulons vraiment voir les choses sous un certain angle, nous allons créer les signes, les événements et les phénomènes qui vont renforcer nos vues et nos impressions. Cela est magique, rassurant, mais cela vient encore de nos désirs conscients ou «inconscients». Notre nature peut nous donner absolument tout ce que nous voulons. Cela dépend de nous. Mais même si les informations, les signes, les pouvoirs sont vrais et très impressionnants, en soi, ils n’ont pas fondamentalement d’importance. Et il vaut mieux éviter de rechercher la manifestation des pouvoirs de notre nature, car l’ego subtil peut y puiser encore toute sa fierté et sa force.

J’avais enfin fini d’attacher de l’importance à tout cela. J’étais guérie. Bien sûr, il y aurait de temps en temps encore quelques rechutes mais cette période était allée jusqu’à son terme. Et chaque rechute fut aussi bénéfique dans le processus de guérison. La conclusion que j’en ai tirée est que l’important, c’est surtout d’être soi-même, simplement et naturellement, sans tête pensante, sans ambition, sans objectifs calculés, sans peurs irrationnelles, sans attachement à tout ce qui peut paraître magique, extraordinaire: être soi-même, tout simplement. Etre, telle une rivière qui coule sans s’arrêter en dépit des pierres et des obstacles: un flot naturel qui inévitablement rejoint l’océan.

Mais je n’en avais pas fini pour autant complètement avec ma tête pensante. Mon deuxième problème était la question de l’éveil ou de ce que l’on appelle encore l’illumination, qui est supposée libérer l’âme de sa condition mortelle. Est-ce que je m’étais éveillée? Est-ce que c’était cela l’éveil: la Lumière, la Vérité? Si, comme je le ressentais en moi, je m’étais bien éveillée, comment une personne comme moi avait-elle pu s’éveiller? Je suis absolument comme tout le monde, avec mes qualités et mes défauts. Tellement de mythes et de choses extraordinaires sont véhiculés sur l’éveil que je ne pouvais pas croire que mon expérience était l’éveil. Il n’y a rien de mystérieux ou d’extraordinaire en moi. Je ne connais pas d’états d’extase particuliers. J’ai eu des problèmes mentaux après mon éveil. Je ris. Je pleure. Je me mets en colère. J’ai comme tout le monde mes limites. Si je m’étais vraiment éveillée, qu’est-ce qui avait fait que j’avais pu m’éveiller? Et que signifie vraiment l’éveil?

Si lors de discussions à propos de la spiritualité, j’ouvrais innocemment ma bouche pour exprimer mon point de vue sur la spiritualité et l’éveil, cela finissait toujours par des malentendus. Comme rien en moi ne ressemble à l’image mythique que se font les gens d’une personne éveillée, j’étais jugée arrogante, prétentieuse ou ayant des problèmes, etc. Finalement, j’ai décidé de me taire car l’harmonie est souvent préférable à l’expression de ses idées. Mais j’ai compris que se taire non plus n’est pas naturel. Au bout d’un certain temps, si le cours d’eau est bloqué, il s’écoule mal ou peut déborder.

Voilà pourquoi je partage aujourd’hui mes vues dans ce livre, qui complète un document écrit en 2005(2) dont l’écriture était encore un peu timide. Aujourd’hui, je ressens le besoin d’exprimer librement mon opinion car je trouve qu’il y a de nombreux malentendus sur la spiritualité. Bien entendu, ce témoignage ne fait pas autorité. Chacun doit chercher en lui-même sa vérité et à l’aulne de son propre discernement, ressentir où se cache sa propre porte.


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(1) Inconsciente: En soi il n’y a pas d’inconscient mais simplement une partie de la conscience que nous ne voulons pas voir.

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(2) Document écrit en 2005: «Re-connaître sa véritable nature et s’ouvrir à elle».
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Chapitre 0 - IntroductionChapitre 1 - Mon expérienceChapitre 2 - Re-connaître sa nature essentielleChapitre 3 - Comprendre le mentalChapitre 4 - S’ouvrir au cœurChapitre 5 - Connais-toiChapitre 6 - Etre soi, naturellementChapitre 7 - Ouverture à soi, mythes et dangersChapitre 8 - Conclusion
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Dépôt du document: Fabienne Barousse – Tilicho, Novembre 2008 @ copyright France. (Version finale: février 2009)

 

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