CHAPITRE 3
Comprendre le mental.


1. Pourquoi ne sommes-nous pas conscients de notre véritable nature?

L’Etre humain est doté d’un cerveau lui permettant de penser. Il développe ainsi une conscience individuelle, une intelligence mentale, un ego. Quelle que soit sa définition, cette conscience individuelle est trompeuse. Dès lors qu’un individu s’identifie à son corps, à ses pensées et à ses émotions, il se positionne comme différent des autres, de la nature, et il oublie son unité, sa présence, sa véritable identité. L’alliance avec sa Nature est alors rompue. Pour rétablir cette connexion, il va donc falloir comprendre l’acteur qui nous en éloigne: l’ego, que l’on peut également appeler le mental.

2. Qu’est-ce que le mental?

Le mental, c’est tout ce qui a façonné notre vision du monde et de nous-mêmes depuis que nous sommes nés. C’est en fait un réservoir d’étiquettes. Ces étiquettes construisent le «Moi». Elles permettent d’identifier ce que nous sommes et ce qu’est le monde: «je suis comme ceci», «elle est comme cela», «le monde est comme ceci», etc. Ces étiquettes ne sont jamais neutres. Elles sont toutes teintées d’expériences personnelles qui vont par la suite façonner nos points de vue et conditionner nos façons de voir et d’agir dans la vie.

Le mental, c’est donc notre esprit conditionné. Nous vivons certaines expériences, nous sommes blessés par certains mots et par certains comportements. Toutes ces expériences nous font expérimenter la vie sous un angle subjectif et altèrent notre perception de la réalité. C’est pour cela que la personne que l’on n’apprécie pas sans raison apparente, peut être appréciée par quelqu’un d’autre. Ce qui me dérange chez une personne, peut ne pas être du tout dérangeant chez une autre. Pourquoi? Parce qu’en fait, le problème n’est pas dans l’autre mais en soi, dans sa façon personnelle de voir la vie.

Le mental est donc un puits personnel de références qui nous permet d’appréhender et d’identifier toute chose. Il nous aide, car il est un outil intelligent, capable d’analyses. Toutefois, ses réponses manquent d’objectivité, de vérité. Que nous l’admettions ou pas, notre mental est toujours un filtre qui déforme la vérité. Il déforme la vérité à notre sujet, au sujet de nos amis, de notre famille, de nos voisins, de nos collègues, etc. Nous voyons le monde au travers de ce filtre personnel, qui se résume souvent à une définition de ce qui est bien ou mal. Pour certains, quelqu’un de bien est par exemple quelqu’un qui a un bon travail, gagne bien sa vie et s’occupe de ses enfants. Cette grille d’évaluation est toujours limitée. Elle ne considère pas par exemple le fait que cette personne peut certes bien gagner sa vie, mais abuse de ses pouvoirs dans son travail et avec ses collègues. L’analyse du mental est superficielle. Le mental ne peut voir la vérité. Pour voir la vérité, il faut regarder avec les yeux du cœur, et cela, le mental ne sait pas le faire.

C’est pour cela qu’en dépit de toutes nos certitudes, de notre logique et de nos croyances, tout ce que nous voyons et comprenons de nous-mêmes, des autres et du monde n’est pas fondamentalement vrai. Si nous comprenons cela, nous allons pouvoir enfin commencer à mettre de côté nos certitudes les plus évidentes et les plus logiques. Le doute n’est pas toujours un ennemi. Il permet les remises en question et les prises de conscience.

3. Le mental - l’outil du jugement.

Je vais vous relater une petite histoire: «Un homme venait tous les jours s’asseoir près d’un lac et regardait pendant des heures sa surface paisible. Derrière lui, serpentait le chemin menant au village. Un jour, un ivrogne passa par là. Observant l’homme assis prés du lac, il pensa que lui aussi était ivre et avait dû s’asseoir avant de pouvoir continuer son chemin. Il rit dans sa barbe et reprit sa route en titubant. Quelques heures plus tard, un homme triste arriva. Voyant l’homme seul face au lac, il pensa que lui aussi était sûrement triste. A ce moment là, l’homme du lac bougea un peu. Un petit couteau tomba de sa poche. L’homme triste pensa alors que cet homme pouvait être dangereux. Il partit rapidement. Passa ensuite une femme jalouse, un garçon colérique, une jeune fille heureuse, un homme peureux, et tous projetèrent sur l’homme du lac mille et un visages différents. Seul un enfant qui passait par là, pensa qu’à force d’être assis près du lac, l’homme et le lac ne faisaient plus qu’un. On pouvait y voir miroiter son vrai visage.

Oui, nous nous faisons tous sans exception des idées fausses sur les autres. La plupart du temps, nos impressions sont fondées sur des faits objectifs mais nous pouvons extrapoler et grossir ces faits au point de recréer toute une nouvelle réalité. Ce sont les projections de notre mental. On ne voit pas l’autre tel qu’il est mais comme on le pense. Et on ne retiendra alors des rencontres avec l’autre que les éléments, les signes qui renforcent nos impressions.

Ainsi, nous sommes des juges impitoyables. Et cela est surtout le cas chaque fois que nous pensons être du «bon» côté, lorsque nous sommes sûrs de nos valeurs, de savoir et d’avoir raison! Cela vaut bien entendu pour tout ce qui est correct: les idées, les doctrines, les mouvements politiquement, socialement ou spirituellement «corrects», etc.

4. Le mental et les jugements fermés: l’exemple de l’éducation.

En ce qui concerne l’éducation des enfants par exemple, j’ai remarqué que beaucoup de parents faisaient l’expérience du phénomène «problème». Tous ceux qui ont des idées bien définies sur l’éducation ont une forte tendance à généraliser et juger de façon prématurée. Un enfant peu sage est rapidement considéré comme un enfant à problèmes. Or, un jeune enfant passe par des stades qui sont importants à respecter: le stade de l’attachement, de la jalousie, de la colère, de l’agressivité, de l’égoïsme, du narcissisme, etc. Ces stades correspondent à son développement mental et ne peuvent pas se passer sans quelques difficultés. Cela ne veut pas obligatoirement dire que l’enfant a des problèmes. Au contraire, cela est naturel. Comme il sera aussi naturel pour l’enfant de dépasser ces stades et de prendre plus en compte les autres à partir d’un certain âge. L’enfant doit être accompagné et rassuré dans ce sens. Il ne doit pas être culpabilisé. Il me semble que si ces stades sont tout de suite contrôlés, manipulés ou condamnés chez l’enfant, ils resurgiront plus tard dans sa vie d’adulte et devront être gérés avec la difficulté supplémentaire liée à l’installation d’habitudes mentales profondes. Si nous ne sommes pas capables en tant que parents ou éducateurs de comprendre et d’accepter patiemment ces stades: les pleurs, les colères, les émotions, comment l’enfant le pourra-t-il? Il y a un âge pour tout: un âge pour s’exprimer totalement librement et un âge pour commencer à s’adapter au fonctionnement social. Ne brûlons pas les étapes. C’est l’enfant lui-même qui par son comportement montre quand les limites doivent être fixées. Ce respect des étapes naturelles permet sûrement à l’enfant de conserver le contact avec sa Nature et sa joie de vivre.

Par ailleurs, l’observateur qui est sûr de ses valeurs et de ce qui est «bien», ne pourra voir que ce qu’il considère «mal», sans prendre en compte la globalité d’une situation. Il ne peut voir qu’au travers de son filtre mental et ne retiendra que la fois par exemple, où vous êtes inflexible avec votre enfant. Il ne peut pas voir (et souvent ne veut pas voir car il a des valeurs à défendre) toutes les autres fois où vous vous montrez très doux et flexible. Nous devons faire très attention à ce phénomène «problème» et prendre de la distance par rapport à toutes nos perceptions fondées sur une analyse rapide des situations. Combien de fois ai-je observé que les personnes qui ont des valeurs bien définies sur le bien et le mal voient la réalité sous un angle faussé. Les valeurs que nous avons peuvent être des filtres extrêmement déformants.

Dans le passé, et encore aujourd’hui dans beaucoup de pays, l’enfant n’a pas été et n’est pas respecté. Et cela bien entendu doit évoluer. Mais n’allons pas, pour pallier ce problème, dans la direction extrême opposée qui fait qu’en voulant être parfaitement corrects et respectueux, les comportements naturels ne peuvent plus s’exprimer (par exemple: faire preuve d’autorité dans certaines circonstances). L’enfant a besoin de beaucoup de compréhension, de patience et d’amour mais aussi d’autorité claire et ferme à partir d’un certain âge. Sans cette autorité d’amour, il peut devenir arrogant et sans repères.

Dans les sociétés occidentales, les parents peuvent aujourd’hui se sentir vite coupables dès qu’ils sont fermes ou élèvent la voix, ou au contraire, s’ils sont flexibles et laissent leur enfant regarder occasionnellement un dessin animé ou manger quelques sucreries. Il est certain qu’il est préférable d’éviter la télévision et les sucreries ; mais quelques exceptions de temps en temps ne font pas de mal. Pourquoi ne pas arriver à relativiser? N’oublions pas que le plaisir est le meilleur anti-poison qui soit. Celui qui vit sainement mais sans plaisir risque de ne pas avoir un corps et un esprit sains, contrairement à la personne qui, sans excès, sait se faire plaisir. Le principal n’est-il pas d’être heureux et plein de joie de vivre? La joie de vivre est une force extraordinaire. C’est elle qui permet aussi de surmonter les difficultés et de «digérer les obstacles» que l’on rencontre dans sa vie. Par conséquent, quelques imperfections, quelques exceptions associées à une vie saine, et surtout beaucoup d’amour, de patience et de fermeté, aident un enfant à s’épanouir et à comprendre également, à son niveau, l’importance de relativiser.

Lorsque nous n’arrivons pas à relativiser et sommes intransigeants et inflexibles sur certains faits, cela ne cache-t-il pas un attachement trop important à sa personne, à ses valeurs et à son mode de vie? Cela ne cache-t-il pas tout simplement certaines peurs? Cela ne risque t-il pas de générer un comportement critique abusif vis-à-vis de tous ceux qui ne sont pas «comme il faudrait»? Qui de l’ego ou du naturel en soi n’arrive pas à relativiser, à prendre de la distance dans chaque situation et à rester léger et flexible?

C’est ma vision. Je ne dis pas qu’elle est exacte. Je dis simplement que quelle que soit la vision que l’on ait, quelle que soit sa façon de percevoir l’éducation ou les différents modes de vie, on se doit de respecter les choix des uns et des autres, à partir du moment où ils ne manquent pas fondamentalement de respect à qui que ce soit. Quelles que soient nos valeurs, essayons de garder un esprit ouvert et d’accepter les autres tels qu’ils sont, même si nous ne partageons pas la même vision de l’éducation ou de la vie. Donnons-nous aussi le droit d’être imparfaits et d’évoluer chacun à notre rythme, dans un esprit d’ouverture mutuelle, vers de plus en plus de cohérence.

Revenons aussi à notre bon sens. Ecoutons-le pour savoir comment nous comporter dans chaque situation. Avec le bon sens, il ne devrait pas y avoir de règles définies et strictes à respecter en matière d’éducation par exemple. Ne faut-il pas parfois contrôler, parfois laisser aller, parfois être très doux, parfois très dur? La seule règle ne devrait-elle pas être celle du ressenti du moment présent en fonction de l’âge et de l’évolution de l’enfant? Bien entendu, la valeur principale de toute éducation doit être le respect et l’écoute du potentiel naturel de l’enfant. Mais un «cadre» trop libre n’encourage-t-il pas aussi certaines limitations?

J’ai un ami qui est un fervent défenseur d’un système scolaire entièrement non directif. L’enseignant est là pour proposer des choix, des projets, des options, mais en rien il n’est là pour diriger, manipuler l’enfant dans sa façon d’apprendre ou dans ses choix d’apprentissage. En lui même, le système est absolument splendide. Mais il est encore un système. On voit la réalité au travers de lui et non plus en fonction des circonstances du moment présent qui dans certains cas peuvent nécessiter des choix directifs. Prenons par exemple une école où les jeunes enfants font la sieste l’après-midi. Si on laisse à chaque enfant le choix de s’endormir quand il le veut, il en résultera sûrement de nombreuses difficultés d’organisation des classes et de vie familiale. Le Naturel ne se trouve pas forcément là où il semble le plus logique: dans le respect des rythmes naturels d’un enfant. Il est avant tout dans le respect de l’harmonie globale d’une situation.(14)

En outre, lorsque l’éducation est trop permissive, les tendances de l’ego peuvent se renforcer. Si certaines limites ne sont pas suffisamment claires, l’enfant aura vite tendance à tout considérer comme un dû et à ne pas prendre en compte autrui. Cette tendance risque de se maintenir à l’âge adulte. Certaines personnes manquent ainsi de considération ou de sensibilité à l’égard d’autrui. De plus, si l’on a été habitué à ne faire que ce que l’on veut ou si l’on a été excessivement protégé, il sera également difficile d’accepter certaines contraintes. Une trop grande liberté d’être peut être un obstacle pour s’adapter au fonctionnement social. Cela ne risque t-il pas d’apporter sur le long terme plus de frustrations que de réelle libération?

Une certaine forme d’autorité paraît donc nécessaire, tant qu’elle a lieu dans un climat d’amour et de confiance. Car bien évidemment l’enfant a surtout besoin de notre amour. Nous ne serons jamais assez doux, patients, rassurants, compréhensifs, ouverts, et chaleureux pour nos enfants. C’est de cela surtout qu’ils ont besoin pour évoluer et trouver leur place.

L’éducation est un sujet sensible. Elle peut être le terrain de nombreux jugements «fermés». Chaque fois que nous devons aborder ce sujet, essayons donc de le faire avec une grande ouverture d’esprit, en essayant de ne pas rester enfermés dans nos valeurs, qu’elles soient conservatrices ou progressistes.

5. L’intérêt des jugements ouverts.

Si je critique les valeurs et les jugements fermés, je tiens aussi à signaler que je n’ai rien contre les jugements en général ou les critiques. Faire du jugement un tabou aurait aussi des incidences fâcheuses au niveau de notre libre expression. Or, il peut être très positif de juger, commenter ou critiquer. C’est ce qui nous permet d’ailleurs d’évoluer, de grandir, de confronter nos idées, de partager nos points de vues et nos désaccords. Communiquer ouvertement et franchement nos états d’âme et nos opinions simplifie bien des problèmes. Mais ne devrait-on pas essayer de juger ou critiquer en gardant un esprit ouvert, en disant par exemple: «je ne suis pas d’accord avec ta façon de voir ou de faire, mais peut-être que je me trompe»?

Si l’on regarde un paysage par la fenêtre, telle personne verra l’arbre avec ses fruits, telle autre ne remarquera pas l’arbre mais verra l’écureuil sur une branche, telle autre les fleurs dans l’herbe, ou les orties, telle autre encore le ciel et ses nuages. Notre vision est subjective. Sans ouverture d’esprit nous affirmerons qu’il n’y a rien d’autre qu’un arbre dans le paysage. Celui qui a également vu les jolies fleurs dans l’herbe protestera et défendra son point de vue. Cela aboutira à un rapport de force où deux points de vue s’affrontent et se justifient. Juger sans ouverture d’esprit est la même chose que regarder par la fenêtre et dire que le monde est ce que je vois par cette fenêtre. Non, ce que je vois par la fenêtre est une partie du monde. Tout est relatif, subjectif, partiel. Sous cet angle là, il n’y a pas de vision plus exacte, plus vraie que l’autre. Nos affirmations sont la plupart du temps limitées à notre vision des faits. Elles manquent ainsi d’objectivité, de neutralité. Tant que l’on n’a pas vu tous les éléments d’un paysage (et peut-on jamais voir tous les éléments d’un paysage?), notre vision des faits, nos jugements sont limités. Cette prise de conscience fait que face à toutes nos opinions, aussi fortes et évidentes soient-elles, on garde une part d’incertitude: «après tout, je peux aussi me tromper». Et cette part d’incertitude est une part de liberté, pour soi et pour les autres.

Toutefois, cette prise de conscience peut faire tomber dans le piège de tout relativiser et de ne plus savoir où se trouve la vérité. La conception par exemple de l’autorité, ou du désordre, ou de ce qui est respectueux, est variable chez chacun de nous, mais cela ne veut pas dire que l’autorité, le désordre, les comportements respectueux, ne sont plus définissables. Il y a en chacun de nous un bon sens qui est le sens commun, le sens généralement reconnu par le plus grand nombre comme juste ou exact. Ce bon sens prend souvent en compte l’équilibre global d’une situation. Il permet de voir plus clair dans l’expression de points de vue différents par exemple. Rien n’est absolument relatif. Un chat noir peut être appelé un chat noir. Nul besoin d’avoir peur des mots et des points de vue affirmés.

6. L’insatisfaction et la peur au cœur du mental.

Outre le fait d’être un filtre déformant la vérité, le mental est aussi synonyme d’insatisfactions. Quand l’intelligence mentale est omniprésente, on n’est jamais satisfait. Car la caractéristique principale du mental c’est de vouloir toujours plus et toujours mieux. Le mental, c’est des désirs et des attentes, et forcément, des insatisfactions. Quant à l’ennui, il est un de ses principaux ennemis. Le mental veut se sentir vivant, intelligent, intéressant, «en contrôle». Il veut déployer tout son potentiel, développer ses facultés, ses pouvoirs, etc. Laisser un enfant se développer tranquillement, à son rythme, lui est aussi difficile. Le mental pousse, compare, prend peur, il veut toujours plus et toujours mieux. Il fait de nous, dès le plus jeune âge, des esprits conditionnés à devoir réussir. Cela risque de faire perdre à l’enfant ses goûts et inclinations naturelles. La peur est ainsi souvent malheureusement le guide de l’éducation apportée aux enfants. La tendance générale est de faire en sorte que l’enfant soit capable de plus en plus de prouesses, à tous les niveaux. Au lieu d’être à l’écoute des tendances et du potentiel de leur enfant, les parents anticipent. Ils forcent. Ils veulent armer de leur mieux leur enfant pour faire face aux défis de l’avenir. Mais la meilleure arme n’est-elle pas le développement du potentiel naturel de son enfant? Plus nous évoluerons avec la peur et la comparaison comme maître directeur de nos décisions et visions de vie et plus le chaos sera grand. Plus il sera également difficile de résister à la tendance générale du «toujours plus et toujours mieux». Or, c’est dans un espace de liberté d’être, y compris de liberté de ne rien faire, à l’écoute de la nature de son enfant, que son véritable potentiel peut se développer. Si vous ne cherchez pas à enseigner à un enfant les lettres et les chiffres, c’est lui qui naturellement le demande. Il les voit autour de lui et cherche à comprendre. Ne tuons pas cette curiosité naturelle et ce goût pour l’apprentissage en forçant l’enfant. Comment pouvons-nous oublier à ce point que la graine contient déjà la fleur à venir? Ne suffit-il pas de faire confiance à la nature et de fournir à la graine le meilleur de soi et toute la chaleur de son amour pour qu’elle devienne une fleur épanouie? Et même si nous faisons des erreurs, car nous faisons tous inévitablement des erreurs, à partir du moment où nous donnons beaucoup d’amour à nos enfants, ils auront sûrement la force de surmonter les difficultés de leur chemin.

7. A quoi ressemble l’expression mentale de soi?

Lorsque nous fonctionnons selon un mode mental, nous avons des comportements systématiques. Par exemple, nous ne donnons jamais d’argent aux mendiants. Nous pensons que cela est généralement inutile. Or, peut-il y avoir, en dehors du mental, des pensées systématiques? Le don d’argent dépendra sûrement de ses ressentis du moment. L’esprit simple ne se pose pas trop de questions. Il ne cherche pas non plus à comprendre si l’argent donné sera bien utilisé ou pas. La vie a ainsi une chance de déployer son mystère. Il se peut très bien qu’en dépensant son argent à boire un verre au café, le mendiant rencontre une personne qui le sorte de sa condition. N’est-il pas préférable de privilégier l’intuition à trop de réflexion? Laisser le mental de côté est une ouverture au moment présent, aux courants de la vie. Et, lorsque le cœur est ouvert, moins nous réfléchissons, moins nous calculons, moins notre esprit est encombré de théories diverses, et plus nous donnons une chance à la vie pour nous révéler sa magie.

Une personne qui est ouverte aux courants de la vie peut paraître déroutante. Il peut sembler qu’il n’y a pas de ligne directrice ou de logique dans sa conduite. En fait, l’ouverture au présent est la seule ligne directrice qui ait véritablement du sens pour être en harmonie avec sa nature. Mais cela peut rendre la vie beaucoup plus imprévisible et changeante. Les plans d’action ne sont pas pré-établis selon un cadre logique réfléchi. Et s’ils le sont, ils ne tiennent pas devant l’évidence de la situation présente.

Qu’est-ce qui va alors dicter le comportement d’une personne non-mentale? Ne serait-ce pas son sens du bien-être et de l’harmonie? Une telle personne ne se forcera sûrement jamais à vivre et à accepter par intérêt, peur ou culpabilité des situations qui ne lui conviennent pas. Si elle a le choix, elle changera jusqu’à ce que sa vie soit en adéquation avec sa nature. La stabilité est possible mais elle se trouve là où se trouvent le bien-être et l’harmonie. Et si elle n’a pas le choix, une telle personne peut complètement s’adapter à des situations difficiles car en elle, il n’y a pas de tête pensante pour lui dire: «tu ne devrais pas faire ceci, tu vaux mieux que cela, tu ne vas pas te rabaisser, n’accepte pas cette situation, ne te ridiculise pas, ne te mets pas en danger, laisse faire les autres, etc.» Là où le mental est absent, l’oubli de soi et l’adaptation sont possibles. Le courage est présent.

Lorsque nous fonctionnons mentalement, nous ne pouvons comprendre les comportements intuitifs car ils nous paraissent risqués ou manquant de maturité. Ils n’obéissent pas à une logique intellectuelle implacable et ils ne tiennent pas compte des expériences du passé. Mais cette notion de «risque» n’est fondée que pour la personne mentale. Pour la personne non-mentale, il y a la certitude que l’écoute intérieure est toujours la meilleure et la plus sûre des voies. S’écouter n’est absolument pas prendre un risque. Cela signifie même éviter les risques. Cette personne ne pourra pas par exemple ouvrir son magasin dans la rue la plus commerçante pour la seule raison que c’est là qu’elle vendra le mieux. A sa réflexion, s’ajouteront ses ressentis et son sens de l’harmonie. Ainsi, elle préfèrera par exemple une rue qui, bien sûr, n’est pas loin du centre commercial mais qui en plus, a une jolie fontaine et des arbres. Elle est à l’écoute d’elle-même. Et de ce fait, l’harmonie est possible. Nous sommes tous différents, avec des natures différentes. Si nous sommes à l’écoute de notre nature, elle s’harmonisera mieux avec son milieu et l’ensemble des facteurs environnants. Il y aura ainsi sûrement moins de compétitivité et plus de complémentarité.

Sans mental calculateur, l’harmonie est présente. Prenez par exemple le cas de la circulation en Inde. Celui qui observe la circulation dans les rues se demandera comment se fait-il qu’il n’y ait pas davantage d’accidents? Vaches, enfants, piétons, voitures, vélos, motos, chiens, tout le monde est sur la route. Il semble que ce soit le chaos total. Pourtant, il y a un ordre parfait dans ce chaos. Tout le monde trouve sa place et se faufile, comme par magie. Personne ne réfléchit. Tout le monde se lance dans la circulation, sans peur, et de cette façon, l’harmonie est possible. Ne pas réfléchir élargit le champ des possibilités. C’est difficile à croire car nous sommes conditionnés à penser que sans réfléchir nous courons de grands risques mais c’est le contraire qui se passe.

Toutefois, étant donné que pour toute vérité, il existe une contre-vérité, je vais émettre une réserve en ce qui concerne le fait de ne pas réfléchir. Dans certaines situations, les tendances mentales et les peurs peuvent être très fortes. Ne pas réfléchir pourrait alors être plus néfaste que bénéfique.

La nature d’un individu, étouffée par les peurs, n’arrive pas à s’exprimer et à prendre les commandes. Au contraire, lorsque cette nature est libre, il est plus facile de ne pas réfléchir et de se laisser porter. Lorsque le mental n’interfère pas, nous sommes dans notre état naturel. C’est la Nature que l’on peut aussi appeler le Cœur qui devient alors le guide. Notre nature est UNE avec toute chose et de ce fait, elle «connaît» et ressent spontanément comment agir ou se comporter dans chaque situation. Au cœur de nous-mêmes, il y a une sensibilité, une sagesse, un discernement d’une force et d’une intelligence inimaginable. Nous pouvons faire totalement confiance à cette force et nous abandonner à elle. Tous les jours, elle nous enveloppe de son amour. Tous les jours, elle nous aide ; mais à cause du bruit de notre mental, nous ne pouvons nous ouvrir à elle. Nous sommes notre seul obstacle.

Que faire alors, lorsque la force mentale est prédominante et que l’écoute de sa nature n’est pas possible? Comment éviter que l’ego ou les peurs soient nos maîtres? Comment revenir à un état de présence qui accueille chaque instant, chaque vérité, sans aucune résistance? Peut-on être fermement établi dans cette présence alors que les tendances mentales sont encore fortes et nombreuses? C’est ce que nous verrons dans les chapitres suivants. Mais essayons d’abord de comprendre encore un peu plus ce que signifient le mental et le naturel.

Lorsque nous ne fonctionnons pas mentalement, l’harmonie et l’ordre naturel sont préservés. Les rythmes sont plus lents. Observez comment, lorsque vous vous levez brusquement du lit par peur d’arriver en retard au travail, vous risquez d’écraser la petite fourmi qui passait par là. Si au contraire vous vous levez lentement, il y a beaucoup plus de chance pour que vous la voyiez et ne l’écrasiez pas. Lorsque l’on marche vite sur le sentier, le serpent peut prendre peur et nous piquer. Mais lorsque nous avançons lentement, il a le temps de fuir.

L’ordre naturel est également préservé lorsque rien ne se fait en force. Les activités se déploient naturellement. Elles sont simples, évidentes. Et de ce fait, l’harmonie est présente. Pourquoi ne nous limitons pas à ne faire que ce qui nous semble clair, naturel, évident? Combien de choses faisons-nous en force?

Les comportements naturels ne sont pas non plus des comportements contrôlés. Celui qui reçoit des «coups de bâton», exprimera naturellement sa colère s’il en ressent le besoin. Ce faisant, sa colère sera plus vite digérée et il n’y aura pas de rancune. Ainsi, sont vite oubliés le passé et les blessures. Et lorsqu’il faut vraiment se «battre» et qu’il n’y a pas d’autres choix, la personne non-mentale se bat. Mais une fois le combat terminé, l’ouverture est à nouveau possible. Elle n’est pas sur la défensive et ne jugera pas les situations à venir à la lumière des expériences passées. Comme on le voit, ne pas être dans le mental, c’est être tout simplement ouvert et naturel.

Or, aujourd’hui, tout nous pousse à aller contre-nature, tout nous pousse à nous protéger, nous fermer, à être intelligent, brillant, méfiant, soucieux de préserver tous nos acquis et notre image, etc. En quelques mots, tout nous pousse à avoir une identité très marquée, protectrice d’elle-même, ayant une idée bien définie du bien et du mal. Cette identité forte ne peut pas suivre les courants de la vie et lâcher prise facilement. Elle résiste à sa nature et ne peut s’ouvrir à elle. N’être rien lui est intolérable. Or, nous ne sommes rien. Si l’on enlève toutes les étiquettes, nous ne sommes plus que vide conscient, spontané: pur regard. C’est le regard que porte sur le monde et sur lui même un bébé. Et dans ce regard, rien n’est séparé!

Si je compare l’être humain à une bouteille vide fermée par un bouchon (le mental), je vois que tant que je n’enlève pas ce bouchon, l’air frais de la nature environnante ne peut pas pénétrer dans le réceptacle. Comment alors retrouver un état de «vide spontané», un état naturel? Comment faire en sorte que l’air de la bouteille et l’air extérieur soient désormais ce qu’ils ont toujours été: un seul souffle passant en toute chose?




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(14) l’harmonie globale d’une situation: «Le Naturel est tout simplement ce qui n’est pas contre-nature, c’est-à-dire ce qui n’est pas contre soi, autrui, la nature, le vivant dans son ensemble. Toutes les formes étant son corps, cela n’aurait pas de sens de ne pas les respecter. Ce qui est naturel est ce qui respecte l’unité.» (Chapitre 6).
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Chapitre 0 - IntroductionChapitre 1 - Mon expérienceChapitre 2 - Re-connaître sa nature essentielleChapitre 3 - Comprendre le mentalChapitre 4 - S’ouvrir au cœurChapitre 5 - Connais-toiChapitre 6 - Etre soi, naturellementChapitre 7 - Ouverture à soi, mythes et dangersChapitre 8 - Conclusion
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Dépôt du document: Fabienne Barousse – Tilicho, Novembre 2008 @ copyright France. (Version finale: février 2009)

 

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