CHAPITRE 6
Etre soi, naturellement.

La vérité de soi est déjà là. Nous devons juste enlever les voiles. L’être authentique est déjà présent sous l’habillage du clown. Pourtant, l’acteur a tendance à toujours réapparaître. Il est donc préférable de toujours surveiller son comédien afin que le naturel puisse s’exprimer.

Comme nous l’avons vu précédemment, enlever le voile de l’ignorance et se réconcilier avec ses ombres, permettent l’ouverture au cœur. Cette ouverture peut se faire à des niveaux de sagesse différents. Certains peuvent s’ouvrir à Soi alors qu’ils sont encore des petits arbres alors que d’autres sont déjà des arbres majestueux.

Le petit arbre aura tendance à retomber dans les pièges de l’ego. Son comédien continuera à jouer, ses tendances resurgiront de temps en temps. Bien connaître son ego permet d’éviter ces tendances. Par ailleurs, d’autres prises de conscience peuvent aider à stabiliser l’ouverture au cœur, l’état de présence. Elles permettent de laisser l’être en soi s’exprimer de plus en plus naturellement et librement.

1. A propos du bonheur.

Un roi ne pouvait décider auquel de ses trois fils il donnerait son royaume en héritage. Il les rassembla donc un jour et leur annonça que celui qui serait pleinement heureux dans dix ans serait l’héritier de la clé d’or du royaume. Rien ne semblait plus facile aux trois fils car ils avaient tout pour être pleinement heureux: une vie facile, de l’argent, les meilleurs conseillers, etc.

Le premier fils pensa que s’il arrivait à conquérir le cœur de la plus belle et de la plus intelligente des princesses, et héritait par la suite de son domaine, il deviendrait le plus heureux et le plus adulé des rois. Au bout de dix ans, le prince réussit son pari. Il fut alors admiré et respecté de tous. Tous les gens du royaume voyaient en lui un modèle. Au bout de ces dix années, son père vint le voir pour lui demander s’il était pleinement heureux. La question lui semblait saugrenue. Comment ne serait-il pas heureux car il avait tout ce qu’il fallait pour l’être? «En es-tu bien sûr» demanda son père? Il est vrai qu’en dépit de toute l’admiration dont il faisait l’objet, et en dépit aussi de sa belle princesse, il se sentait parfois seul. Il lui manquait quelqu’un avec qui il puisse rire, discuter, se sentir à l’aise. Mais il était sûr que lorsque sa belle princesse lui donnerait un fils, il serait alors le plus heureux des hommes. «Ton bonheur est toujours conditionnel» lui répondit son père. «Si j’en crois ton expérience, il ne semble pas que ce soit avec des «si» que l’on construise son bonheur, ni avec des espoirs. Il ne semble pas que ce soit non plus avec ce qui brille et ce qui est considéré par les autres comme honorable et admirable. De plus, j’ai l’autre jour rencontré un vieil homme qui m’a dit que tu voulais tellement croire en ton bonheur et le défendre que tu t’étais fermé à tout ce qui était différent de toi, de tes pensées et de ton mode de vie, et que tu ne pouvais pas ou pouvais difficilement te remettre en question. Est-ce bien vrai mon fils?»

Le deuxième fils pensa qu’il trouverait le bonheur parfait en suivant les préceptes des sages. Un premier sage lui conseilla de faire une retraite et de garder le silence pendant sept ans pour trouver le bonheur. Il le fit, et ressortit lui-même très sage de cette expérience mais il ne se sentait toujours pas complètement heureux. Un deuxième sage lui reprocha d’avoir écouté le premier sage et lui conseilla de s’abstenir de toute mauvaise pensée et comportement négatif pendant un an. Il le fit et en ressortit encore plus sage mais il ne trouva toujours pas le bonheur. Un troisième sage lui conseilla de vivre sainement mais aussi de se distraire et de s’amuser. Mais ceci encore ne lui apporta pas complètement la satisfaction attendue. La neuvième année, le fils lut une multitude de livres de sagesse, rencontra une foule d’érudits, de conseillers, et bien entendu suivit leurs préceptes. La dixième année, son père demanda à lui parler. «Alors mon fils, as-tu trouvé le bonheur?» «J’ai beaucoup plus de sagesse qu’avant, je me suis guéri de certaines blessures, mais je dois avouer que je n’ai pas véritablement trouvé le bonheur» répondit le fils. «Et au fond de moi, je me sens même un peu déprimé». «Cela ne viendrait-il pas du fait que tu suis et écoutes les autres mais toi, au fond de toi mon fils, que veux-tu au juste pour être heureux? Es-tu à ton écoute? Connais-tu ce qui est juste et vrai pour toi? Quelles sont les peurs et les désirs qui t’empêchent de faire ce que tu aimes, qui t’empêchent d’être vraiment toi?»

On se doute bien que c’est le troisième fils qui hérita de la clé d’or du château. Déjà, dès le départ, il se moquait bien de l’idée d’être pleinement et toujours heureux. Comme si cela pouvait exister! Il partit, curieux, voir ce qu’il y avait derrière les montagnes. Il rencontra une multitude de personnes, suivit les conseils qui lui semblaient sages, ignora ceux qui ne lui plaisaient pas. Il devint navigateur lorsqu’il en eut envie, jardinier lorsque cela lui plut, balayeur lorsqu’il n’avait plus d’argent, écrivain lorsqu’il n’en manquait pas. Il vivait légèrement, avec pourtant quelques projets et désirs en tête. Mais si ses projets et ses désirs se réalisaient, tant mieux, s’ils ne se réalisaient pas, tant pis. Rien n’avait trop d’importance bien qu’il considérait tout comme très précieux. Est-ce qu’il était heureux demanda son père? «Je n’en sais rien», répondit-il. «Qu’est-ce que le bonheur? En tout cas, je suis satisfait de ma vie telle qu’elle est aujourd’hui avec ses hauts et ses bas. Je ne regrette rien de mon passé et je ne m’inquiète pas de l’avenir. Mon cœur est resté léger. Peut-être est-ce ainsi parce que je suis resté à mon écoute.»

Le deuxième fils avait sûrement aussi toutes les qualités pour trouver ce bonheur simple mais il le cherchait trop en dehors de lui-même. De la même manière, certains chercheurs spirituels sont tellement en quête de leur libération, qu’ils en oublient le cœur du problème: être simplement soi-même, à l’écoute de ses besoins naturels. Comment pourrions-nous nous ouvrir à notre Etre si nous ne nous respectons pas nous-même, si nous ne savons même plus parfois ce que veut dire le respect de soi, l’écoute de soi, la liberté d’être soi?

Je vais vous raconter une autre histoire:

Une petite fille vivait à la campagne et passait son temps à admirer les papillons. Lorsqu’on lui demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, elle répondait inlassablement «dessiner des papillons». Lorsqu’elle était toute petite, cela faisait rire sa famille. Mais lorsqu’elle grandit et que la réponse était toujours la même, ses parents pensèrent qu’il était temps de lui montrer le «bon chemin», celui où elle aurait un bon métier, serait indépendante, gagnerait de l’argent et serait donc heureuse. Mais à dix huit ans, avant de rentrer à l’université, la réponse de leur fille était imperturbable: «je veux dessiner des papillons». «Ce n’est pas en dessinant des papillons que tu gagneras ta vie!» répondirent ses parents. Ils la forcèrent à faire des études de comptabilité et elle devint comptable. A trente ans, elle fit une dépression. Tout dans sa vie lui semblait gris, inintéressant, sans saveur. Elle n’aimait pas son métier. Les gens autour d’elle ne lui plaisaient pas. Sa vie n’avait aucun attrait à ses yeux. Etait-ce cela le bonheur qu’avaient planifié pour elle ses parents? Elle parla à ses amis de ses projets de dessiner des papillons mais ceux-ci lui répondirent que ce n’était pas raisonnable. Elle risquait même d’aggraver sa dépression si elle échouait. Non, il fallait qu’elle soit plus sage et responsable et qu’elle accepte de travailler comme tout le monde et de vivre comme tout le monde. A la fin, elle arriverait comme tout le monde à se satisfaire de ce qu’elle avait. Elle essaya donc de se satisfaire de sa situation mais à quarante ans, elle tomba gravement malade. Cela la fit sérieusement réfléchir. Qu’était devenue sa vie? Ce n’était pas elle qui la dirigeait. Sa vie était dirigée par la voix de sa famille, la voix de ses amis, la voix de la société. Et qu’est-ce que c’était que toutes ces voix? Des peurs, uniquement des peurs, encore et encore des peurs. Elle entendait parler ces voix en elle et chaque fois, elle ne pouvait y échapper. Combien d’épreuves allait-elle encore subir avant de finalement écouter non pas la voix des peurs mais sa voix intérieure?

Lorsqu’ un projet, une idée «sonnent vrais» en soi, cela ne peut pas «sonner faux dans sa vie». Si l’on a confiance en soi, en ce que l’on ressent au fond de soi ; il est impossible d’échouer. Bien sûr, le projet doit venir de l’intérieur, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’une idée passagère, superficielle, motivée par des buts personnels d’ambition, par des projets extravagants ou par le besoin de prouver quelque chose. Le projet doit être authentique, naturel. Si c’est le cas, et si vous êtes dans une situation qui vous le permet, prenez votre courage à deux mains et sautez, faites confiance en votre nature, en la Nature. Lorsque vous êtes en harmonie avec elle, elle vous soutient, de toutes ses forces. Bien sûr, parfois cela n’est pas évident. Parfois, il faut avoir beaucoup de patience, et beaucoup de courage pour faire face aux contre-courants de l’existence. Mais on ne peut pas aller vers Soi, on ne peut pas s’épanouir sans risquer un saut dans l’inconnu, et sans maintenir ses certitudes face à toutes les épreuves. Cela peut sembler difficile dans certains cas, mais en réalité, les vraies difficultés viennent du fait que dans beaucoup de domaines, nous vivons à contre-courant. Or, la facilité se trouve là où le naturel s’exprime.

2. De la non-résistance à la spontanéité:

Comment retrouver notre paix et notre naturel? En fonction de la nature de chacun, il y a bien entendu plusieurs chemins: celui de l’auto-investigation, celui de la dévotion, celui de la méditation, celui de l’action désintéressée, etc. Tous aboutissent au même sentier final: celui où le Cœur redevient spontanément le guide.

Dans ce document, c’est l’ego qui est la porte vers le non-ego. Certes, l’ego est du vent, des pensées. Mais la plupart d’entre nous sommes tellement identifiés à ces pensées que nous leur donnons une existence propre. Ainsi, souvent, c’est ce que nous pensons (et non ce que nous ressentons), qui dirige notre vie. Comment inverser ce processus?

Nous l’avons vu dans les chapitres précédents, lorsque le mental est prédominant, le naturel ne peut être retrouvé que par un cheminement personnel qui nécessite de:

1. Bien connaître l’ego afin de mieux le repérer dans le quotidien.

2. Se réconcilier avec lui afin de retrouver de plus en plus de paix et de présence.

3. Maintenir cette présence en rencontrant sans résister la vérité de chaque instant. Accueillir les situations extérieures (une foule suffocante par exemple) et accueillir les ressentis intérieurs que cela induit (la présence de peurs). Automatiquement, par la non-résistance à ce qui est, l’esprit redevient léger et les peurs ne limitent plus. Plus nous accueillons tout ce qui est, et plus notre esprit retrouve son silence et son naturel.

4. Rétablir la confiance pour lâcher le contrôle, et s’abandonner de plus en plus à notre nature intérieure. S’imprégner de silence. Connaître sa saveur. Faire confiance en notre nature. Croire et vérifier intérieurement que rien ne peut affecter ce que nous sommes. La conscience est antérieure à toute chose, et rien ne la limite. Encore une fois, de quoi avoir peur? De faire des mauvais choix par exemple? Est-ce que cela même est important? Ouvrons-nous sans résistance à la possibilité de faire des mauvais choix. Que risquons-nous au fond? Qui est en danger? Celui qui est en danger est l’ego, ses croyances, ses attentes, ses valeurs et ses concepts. En revanche, rien ne peut affecter notre présence. Elle est, tout simplement. Elle est, totalement neutre et totalement inclusive. De ce fait, elle absorbe en elle toutes les questions, tous les doutes, tous les problèmes, tous les conflits, etc. Laissons donc de côté nos têtes, nos inquiétudes et nos plans d’avenir. Nous n’avons rien à atteindre mais tout à accueillir.

5. Retrouver l’état naturel, notre spontanéité. Lorsque la paix est profonde, l’observation de soi n’est même pas nécessaire. C’est désormais le Naturel, le Cœur, qui devient spontanément le guide. Mais avant que cet état soit stabilisé, d’autres prises de conscience peuvent être nécessaires.

«Qui gouverne sa vie?»

Certaines personnes peuvent aussi apporter plus de naturel dans leur vie en explorant et distinguant de plus en plus clairement le comportement mental du comportement naturel.

Ainsi, lorsque nous sommes dans la confusion et ne savons plus si c’est le mental ou le Naturel qui gouverne notre vie, posons-nous la «question-source» soulevée par Ramana Maharshi: «qui parle en moi?», «qui désire cela?» Est-ce que c’est la conscience, sereine, sans autre volonté que l’amour, toujours sensible à l’harmonie entre toute chose, toujours en accord avec notre nature, nous connaissant parfaitement? Est-ce que c’est cette présence dont nous connaissons maintenant la saveur, ou est-ce que c’est le mental nourri par les ambitions, les peurs, la moralité, la colère, la culpabilité, le besoin de comparaison et les tendances limitatives, etc.? «Qui gouverne ma vie?» Explorons cela à l’intérieur de nous. Observons ce que nous ressentons dans telle et telle situation. La vérité se dévoilera tout simplement.

Voici un exemple. Cela fait plusieurs années que j’ai maintenant arrêté de travailler, à l’exception du fait que je m’occupe de mes enfants, que je donne parfois des cours de yoga et que j’écris de temps en temps. Mais en moi, une tendance très forte me ferait m’impliquer davantage dans un travail «normal» ou des activités plus sociales ou humanitaires. Cette tendance a été fortement conditionnée par un environnement qui fait du travail la valeur suprême. Les valeurs morales traditionnelles ont aussi imprimé en moi le sentiment de culpabilité: «je ne peux pas passer du bon temps sans le partager aussi avec ceux qui en ont besoin». Mais «qui veut cela?», «qui est aux commandes?» Ma conscience (que j’aime aussi appeler ma Nature), ou mon mental? Lorsque je regarde à l’intérieur de moi, ma réponse est très claire. C’est mon mental. Si j’écoute ma nature aujourd’hui, elle veut juste travailler à construire ma famille et ma paix. Dès que je pense à quelque autre projet que ce soit, je ressens tout de suite un poids. En revanche, si je pense à enseigner le yoga et si je me mets à écrire, j’ai une énergie fabuleuse pour cela. Tout mon être dit «oui». Sans ressenti, sans conscience de tout cela, je me serais encore lancée dans des activités contre-nature. Je me serais forcée.

Pour chacun de nous, il y a un plan de vie naturel. Ce plan est toujours le plus harmonieux pour soi et pour les autres, au delà de notre sens du devoir et de la morale. Pour cela, il faut mettre beaucoup de conscience dans nos vies, afin d’échapper à l’emprise de notre mental mais aussi à l’emprise du mental extérieur avec ses différentes pressions sociales, familiales et ses jugements. Si nous ne sommes pas à l’écoute de notre nature, nous allons répéter inlassablement les mêmes erreurs, jusqu’à ce que finalement un jour nous comprenions et dépassions nos tendances, nos limites, et puissions ainsi nous ouvrir à la vérité de notre être.

Ainsi la question «qui est aux commandes?» est précieuse. Elle va nous permettre de prendre conscience de chaque situation où le mental est le maître. Nous pourrons ainsi de plus en plus soumettre notre volonté, non pas aux courants de l’existence qui peuvent être des contre-courants issus du mental, mais au flot de la Nature en soi.

Deux jolies feuilles tournoyaient,
Dans les vents, éprises de liberté,
Toutes deux voulant voir l’océan
Mais comment se libérer de ce vaste tournoiement?

Un jour, dame mésange vint à passer
Et dans les vents un message a glissé
«Si tu veux voir l’océan, feuille éprise de liberté
pose-toi sur le ruisseau et cesse de penser
N’aie peur d’aucun tourbillon et suis le courant
Ne souhaite et ne désire rien et tu verras l’océan.»
La première feuille se posa,
Sans peurs et sans résister.
Elle suivit le cours jusqu’à s’y noyer
Mais à chaque fois fut rattrapée
Par des eaux plus clémentes.
Un matin, essuyant sa rosée,
Elle aperçut l’océan tant aimé.

La deuxième feuille plus maligne
Au premier tourbillon s’envola vers le rivage
Pourquoi subir ces eaux déchaînées
Alors que sur la rive la douceur n’a rien d’un mirage
Elle prit son temps et se délecta des beautés
Des mille et un paysages.

Fière d’être une feuille pensante échappant aux dangers
Elle ne se posait sur les flots que lorsque cela l’enchantait.
Aujourd’hui encore, cette feuille apparemment libre
Est prisonnière de sa volonté
Et l’océan tant désiré
N’est qu’un rêve dont la fibre
Ne fait que nourrir sa vanité.

C’est tout le paradoxe de la liberté. Lorsque l’on se croit libre, on est en vérité aliéné. Et lorsque l’on abandonne ses choix et sa volonté, on vogue vers la grande liberté, celle de laisser pleinement l’Etre s’exprimer: soi déconditionné, naturel.

Etes-vous prêt à lâcher totalement le contrôle?

Car qu’est-ce que notre liberté apparente? Que sont nos choix? Qu’est-ce que notre volonté? Qu’est-ce qui gouverne notre vie? Comme nous l’avons vu, la quasi totalité de ce que nous voulons et de nos choix sont conditionnés par nos désirs, nos peurs, nos attentes, notre éducation, nos expériences, etc. Nous nous croyons libres alors que nous sommes enchevêtrés dans une toile de conditionnements qui sont la plupart du temps imperceptibles mais qui permettent de prédire la totalité de nos vies et de notre évolution. Prisonniers de cette toile, la liberté que nous avons est celle d’arrêter de vouloir de cette façon. C’est le début de la liberté et de son paradoxe: celui de trouver la liberté dans le renoncement à sa volonté. Ce n’est plus alors «je veux» qui s’exprime mais ce qui est naturel en soi. Les désirs ne sont plus les désirs du mental mais l’expression de sa nature. On suit le courant. Et tout courant amène inévitablement à l’océan, même s’il faut en subir les soubresauts. Confiance. Tu es le maître-mot.

Où se trouve le naturel?: la question du respect.

Une autre interrogation, celle du respect, peut également apporter plus de clarté pour mieux comprendre si c’est le mental ou le naturel qui est le maître de nos vies.

Quoi de plus naturel que de laisser spontanément le naturel s’exprimer en soi! Pourtant, aujourd’hui, nous sommes tellement contrôlés par le mental que nous ne savons plus où se trouve la frontière entre ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas. Pour quelqu’un de naturel, nul besoin de réfléchir à tout cela. Nul besoin même de mettre de la conscience dans sa vie. Spontanément, le cœur sait ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour préserver l’unité et l’harmonie. Si au contraire, le contact avec le naturel est rompu, il va falloir faire des efforts de conscience pour rétablir le lien et dépasser le mental. Dans ma façon de m’exprimer, on pourrait penser qu’il y a la Nature d’un côté et le mental de l’autre. Mais comme on le sait, ils ne sont pas différents. En surface, notre nature est devenue mentale, limitée par ses perceptions subjectives et séparatives. En profondeur, notre nature demeure inaltérée, totalement neutre et totalement inclusive. Or, nous pouvons retrouver notre paradis originel ; celui où le lien est rétabli entre les deux pôles d’une même réalité ; celui où la Nature règne en maître.

Comment définir le Naturel?

Le Naturel est tout simplement ce qui n’est pas contre-nature, c’est-à-dire ce qui n’est pas contre soi, autrui, la nature, le vivant dans son ensemble. Toutes les formes étant son corps, cela n’aurait pas de sens de ne pas les respecter. Ce qui est naturel est ce qui respecte l’unité.

La seule limite à sa liberté, dans tous les domaines, est donc celle du respect de soi, des autres, et de la nature. En dehors de cette limite, nous sommes absolument libres de penser, d’agir et d’être comme nous le souhaitons.

Comment apprécier cette limite? L’appréciation de cette limite est personnelle. Elle ne répond pas à une morale quelconque dont les règles seraient définies de l’extérieur. En chacun de nous, et de manière différente, notre petite voix intérieure sait où se trouve notre limite. Il n’y a pas de règles, et il ne devrait pas y avoir de règles si nous nous responsabilisons.

Pour toutes nos questions, nos hésitations sur l’attitude et le comportement à avoir, posons-nous la question «est-ce que je me respecte?» et «est-ce que je respecte autrui, ou la nature, en pensant ou en agissant de telle et telle façon?» Nous verrons alors plus clairement si nous agissons naturellement ou pas, si nous enfreignons les lois de la Nature.

«Est-il légitime de mentir dans telle situation?» Bien entendu, tout dépend du mensonge. Notre petite voix intérieure connaît la réponse. Mais pour cela, il ne faut pas tomber dans le piège des justifications du mental qui trouve des centaines d’excuses toutes plus probantes les unes que les autres pour ne pas faire face à la vérité et à la nécessité de se responsabiliser. Il faut oser regarder avec courage et honnêteté à l’intérieur de soi. Parfois un mensonge est préférable à la vérité, parfois il ne l’est pas. Certains mensonges «blancs» permettent de préserver l’harmonie et ne sont en rien une atteinte au respect de soi ou d’autrui.

Si vous désirez ne plus avoir de contact avec un membre de votre famille, est-ce que votre désir est naturel? Manquez-vous de respect à l’égard de vous-même et à l’égard de cette personne en prenant cette décision? La réponse est personnelle et variable.

«Est-il naturel de faire travailler un enfant?» Bien entendu, un enfant est dans une position de subordination et de confiance à l’égard des adultes. Nous lui manquons forcément de respect lorsque nous abusons de notre pouvoir sur lui. Il est clair que dans tous les domaines, l’enfant doit être protégé et respecté du mieux possible.

«Est-ce que la prudence» est naturelle? La vie est parfois source de tellement de désillusions que l’on peut devenir prudent. Quelqu’un de prudent est sur le qui vive, mais il n’est pas fermé à autrui. La prudence attend de voir comment la situation va évoluer. Elle n’est pas fermée à autrui a priori, elle lui donne une chance. C’est un comportement naturel, respectueux.

Que penser des justifications? On s’accorde généralement pour dire que se justifier est le fruit de l’ego. Mais plutôt que de parler d’ego ou de non-ego, parlons plutôt de comportements naturels ou pas. Il peut parfois être très naturel de se justifier car cela peut clarifier des situations, éviter des malentendus ou aider quelqu’un qui a de nombreux doutes à être rassuré. Là encore, il n’y a pas de comportements type à avoir ou des attitudes à bannir définitivement. Tant que nous nous respectons et ne manquons pas de respect à autrui, nous pouvons avoir le comportement que nous voulons. Nous sommes vraiment libres de tout, en dehors de cette limite du respect, et au delà du bien et du mal.

Si quelqu’un est tenté d’avoir une relation sexuelle avec une personne autre que son partenaire habituel, en a-t-il le droit? Manque-t-il de respect à lui-même? Manque-t-il de respect à son partenaire? Pourrait-il aussi manquer de respect à la tierce personne? Là aussi, les réponses peuvent varier. Certains couples peuvent être d’accord pour que dans des cas exceptionnels et temporaires, cela soit possible. Si la tierce personne est clairement informée de la situation et que cela l’empêche de nourrir des espoirs infondés, il n’y a pas fondamentalement manque de respect pour qui que ce soit. En revanche, si tout n’est que mensonges, calculs et manipulations, alors oui, il y a un manque grave de respect.

Nous pouvons ainsi sortir du cadre de la pensée commune, des idées reçues, de la morale traditionnelle, des définitions arrêtées sur ce qui est correct ou pas. Sans le vouloir, ces cadres contribuent à perpétuer les notions de bien et de mal et les jugements prématurés qui emprisonnent le naturel.

Avec la morale traditionnelle, nous sommes devenus des belles fleurs mais des fleurs qui sont encore en plastique. Nous ne sommes pas tout à fait vrais. Nous nous forçons encore. La morale nous apprend en général à bien nous parler, à bien nous comporter, etc. Les valeurs correctes nous apprennent à agir et penser de manière plus libre. Tout cela en soi est fondamentalement respectable. Toutefois, cela nous limite encore. Le naturel n’est pas complètement libre de s’exprimer de manière personnelle, libre et consciente. Or, lorsque nous laissons notre naturel s’exprimer, nous pouvons être totalement responsables, mais sans aucun sens d’obligation ou de devoir imposés de l’extérieur. Le cœur peut ainsi respirer librement. Certaines personnes, par idéalisme moral, politique ou spirituel, peuvent agir de manière correcte, positive, aimante, serviable, amicale. Pourtant, l’expression d’elles-mêmes ou de leurs émotions n’est pas toujours authentique. Le cœur n’est pas libre. Le poids du modèle auquel elles aspirent est trop lourd à porter.

Lorsque le naturel est l’arbitre en soi, il favorise un comportement non systématique. Et cela permet une respiration, celle de la liberté d’être soi. Dans cette légèreté de soi, il est également plus facile de s’ouvrir à l’autre et de ne pas tomber aussi facilement dans les jugements fermés ou les interprétations erronées. Celui qui «respire» librement peut ainsi plus facilement laisser les autres «respirer».

Développer une morale intérieure fait de nous des individus responsables qui agissent librement et en toute conscience, et qui peuvent en même temps conserver leur authenticité. Ainsi, lorsque nous ne savons pas ce qui est naturel ou pas, lorsque quelqu’un nous reproche certains actes, paroles et faits, revenons à cette interrogation sur le respect pour y voir plus clair.

Cela s’applique bien entendu aussi aux questions relatives aux animaux et à la nature. «Puis-je par exemple tuer le moustique qui me dérange»? En général, j’évite de tuer quelque animal ou insecte que ce soit mais étant donné que ce moustique me dérange, je prends la responsabilité de le tuer, en toute conscience et dans un esprit d’amour. Ceci est ma réponse intérieure. Pour d’autres personnes, le respect du moustique passe au dessus du dérangement qu’il peut causer. C’est leur réponse intérieure. Nous n’avons pas à juger les réponses intérieures faites en toute conscience. Ce sont des réponses libres.

«Puis-je manger de la viande?» Les réponses peuvent également être variables en fonction des individus, de leur sensibilité et de leurs besoins, ainsi que des conditions d’élevage et d’abattage, et de la fréquence avec laquelle la viande animale est mangée.

Est-il naturel de ne pas se soucier d’écologie, de son environnement, de la qualité des produits que nous achetons? Est-il naturel de polluer notre planète? Est-il naturel de demander tel prix pour tel service ou au contraire de ne pas du tout demander d’argent en échange de services? Est-il naturel d’être si actif? Est-il naturel d’être si passif? Est-il naturel de faire vœu de chasteté? Est-il naturel d’avorter? Est-il naturel de se mettre en colère? Chaque réponse est toujours très personnelle et variable. Nous pouvons ainsi fixer de manière consciente et libre les limites de ce qui peut être toléré ou pas, acceptable ou pas, critiquable ou pas.

Ainsi, tant que le cœur ne s’exprime pas encore spontanément, tant que l’expression de son être n’est pas encore totalement naturelle, nous pouvons avoir recours à ces prises de conscience pour voir plus clair, stabiliser notre ouverture, revenir à notre silence intérieur, et vivre plus harmonieusement.

Faisons aussi attention, lorsque nous avons recours à des «techniques spirituelles», à un «programme spirituel» à ne pas nous laisser happer par le mental, ses histoires, ses peurs et ses ambitions («si je veux atteindre cet objectif, je dois maintenant faire ceci», «demain, je ferai ceci de manière à éviter cela…», etc.). Cela est aussi un frein au naturel. Et nous pouvons très vite oublier que la plus sûre des voies pour retourner à l’état naturel, est de ne rien rechercher mais d’être totalement ouvert à soi et à tout ce qui est.

Connaissons-nous, acceptons-nous, et dans le silence de cette paix, laissons simplement parler notre cœur. Revenons aussi aux sensations extérieures présentes: le chant des oiseaux, le bruit d’une voiture, la sensation du vent sur la peau, la beauté des couleurs environnantes, la forme du bâtiment en face, etc. En une seconde, nous pouvons ainsi stopper notre film mental et revenir à la paix intérieure. Observons aussi nos sensations corporelles. Essayons d’ouvrir de plus en plus notre corps. Soyons sensibles à nos tensions et relâchons-les. Peu à peu, le mental perdra sa force d’expression. Et s’il ne la perd pas, continuons de l’accueillir. Ne rejetons rien. L’état de présence n’est pas seulement l’expérience de la paix. C’est aussi l’observation sans résistance d’un état de non paix. Ne jugeons pas notre réalité, soyons présents dans notre réalité. Disons encore et toujours «oui» à la vérité de chaque instant. Et à partir de là, laissons la personne que nous sommes s’ouvrir naturellement à elle-même, dans le respect d’elle-même, sans forcer, sans juger. En parallèle, continuons de faire confiance à la vie, quelles que soient ses épreuves. Ne jugeons pas non plus les épreuves de la vie. Ce qui peut paraître aujourd’hui comme une grande infortune peut s’avérer être à l’avenir une chance inestimable.

L’ouverture à Soi est notre destination et notre refuge à tous. Mais cette ouverture n’est pas pour autant exempte de dangers.

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Chapitre 0 - IntroductionChapitre 1 - Mon expérienceChapitre 2 - Re-connaître sa nature essentielleChapitre 3 - Comprendre le mentalChapitre 4 - S’ouvrir au cœurChapitre 5 - Connais-toiChapitre 6 - Etre soi, naturellementChapitre 7 - Ouverture à soi, mythes et dangersChapitre 8 - Conclusion
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Dépôt du document: Fabienne Barousse – Tilicho, Novembre 2008 @ copyright France. (Version finale: février 2009)

 

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